La photo de déportation a été prise à Liège le 3 août 1942.

La demande d’information concernant la photo a suscité énormément de réactions tant en Flandre qu’en Wallonie.  Des personnes de tous âges ont pensé reconnaître la grille dans leur ville.  Des associations locales ont ressorti leurs vieilles photos,  toutes sortes de collectionneurs et spécialistes ont proposé des analyses parfois étonnantes.

Monsieur Arnaud Kempeners m’a signalé que sur la fourche de la bicyclette  se trouvait une plaque d’immatriculation de modèle belge de l’année 1942.  Ce qui confirmait la période et le pays.

Des dizaines d’Anversois m’ont suggéré que la grille était celle qui longeait les quais le long de la ligne ferroviaire Anvers-Berchem ou celle de l’église Saint-Joseph. Les Malinois ont reconnu cette grille à « Pitzemburg » ou au « Wollemarkt » , etc.  Après analyse, il s’est avéré que ce n’était pas le cas.  Entre-temps, il a semblé de plus en plus clair qu’il s’agissait d’une grille religieuse.  Et bien en Belgique. Il y avait à l’époque énormément de grilles, à chaque parc public, chaque bâtiment officiel, à toutes les églises, couvents et cimetières….la recherche semblait désespérée.

Le dénouement s’est produit par un biais insolite.  Depuis 1833, l’IRM délivre chaque jour un bulletin météorologique. Sur la photo, la rue est mouillée. Si on l’ agrandit fortement on peut même y voir une petite flaque dans laquelle se reflète une chaussure. Mais les 14 et 15 août, il faisait très chaud et il n’y a pas eu de précipitations.  Cette photo n’a donc pas été prise le 15 août comme je le pensais.  Cela signifie également que je me suis trompé lorsque je pensais identifier certaines personnes sur cette photo.

Les statistiques révèlent par ailleurs qu’il a beaucoup plu début août. A partir de ces données, Mr Carl De Temmerman a apporté un élément essentiel.  Il a indiqué que le 3 août un groupe de Juifs était parti de Liège. La ville est bien documentée au niveau photographique et c’est ainsi que la grille a pu être reconnue. Il s’agit d’une photo prise à l’église Saint-Christophe, sur la Place Saint-Christophe à Liège.

En 2010, Thierry Rozenblum a publié aux Editions Luc Pire une étude approfondie sur la persécution des Juifs à Liège : une cité si ardente…Les Juifs de Liège sous l’Occupation (1940-1944).  L’information concernant cette photo se trouve aux pages 96 et 97.

Début août, deux opérations se déroulaient au même moment à Anvers et à Liège.  D’une part, hommes, femmes et enfants étaient convoqués sous la menace à se présenter à la Caserne Dossin pour la « mise au travail obligatoire ».  Ces transports partaient en réalité vers Auschwitz et un grand nombre de déportés étaient directement gazés à l’arrivée.  D’autre part, les hommes étaient également appelés pour le travail obligatoire dans le nord de la France dans le cadre de l’Organisation Todt. Il s’agissait surtout de renforcer les fortifications militaires, un véritable travail d’esclave. Le 3 août 1942, dans la matinée, quelque 150 hommes juifs mobilisés sont présents pour partir vers le nord de la France depuis la Place Saint-Christophe. Ils vont travailler dans le camp de Dannes-Camiers. Ils sont mal nourris et travaillent jusqu’à 18 heures par jour.  Certains vont périr.  Quinze autres s’échappent. Huit travailleurs sont si malades et épuisés qu’ils sont renvoyés chez eux; pour cinq d’entre eux cela signifie le départ vers Auschwitz.  En octobre 1942, tous les travailleurs mis au travail dans le nord de la France sont déportés à Auschwitz via Malines.

Cette photo montre donc un départ pour un transport de Juifs à partir de Liège le 3 août 1942 avec comme trajet final le département du nord-Malines-Auschwitz. Il s’agit pour la Belgique d’une photo exceptionnelle et extrêmement rare.

Ce qui est également particulier, c’est que nous sommes informés de cet événement par le journal de résistance clandestin  La Libre Belgique du 1er septembre 1942.  Il y est écrit que plus de 300 hommes – c’était exagéré – étaient « salués »  lors du départ par femmes et enfants. Mais comment se fait-il que sur cette photo si peu de personnes portent l’étoile juive ? La question doit être analysée plus avant. D’une part, les Juifs de Liège ne portaient pas systématiquement l’étoile juive. D’autre part, le journal clandestin parle aussi de la présence de non Juifs lors du départ : « Les Belges qui assistaient à cette déportation en masse, ne pouvant eux-mêmes cacher leurs larmes, avaient la figure crispée par la colère ».  A ce propos, il faut insister sur le fait que la paroisse de Saint-Christophe aurait mis sur pied un important réseau catholique d’aide aux Juifs, avec comme figure centrale, Max-Albert Van den Berg accompagné des membres de la paroisse.

La photo est parue dans le journal La Meuse/La Lanterne en demandant aux Liégeois s’ils reconnaissaient des personnes sur cette photo. Nous attendons les résultats.  Nous sommes également à la recherche de personnes pouvant encore témoigner à propos de cette journée à la Place Saint-Christophe, par exemple les enfants de déportés;  Il y a encore deux survivants de la déportation elle-même. Demeure aussi encore la question de savoir de quel dossier provient cette photo. Il reste donc encore beaucoup de pain sur la planche.  Mais grâce à l’aide de nombreuses personnes, nous sommes déjà très loin dans l’étonnante exploration de cette photo. Merci à tous.  Nous poursuivons la recherche.


Prof. Dr. Herman Van Goethem
Curateur de Kazerne Dossin.